Hôtel Beauregard

Courrier de Jean Chibret, professeur de lettres en Khâgne

Entre prosopolâtres et prosopophobes, adorateurs et détracteurs du masque ou du visage, règne d’abord la confusion, qui affecte même la figure rhétorique de la prosopopée et descriptive de la prosopographie, « visage » et « masque » ne cohabitant plus dans le beau mot grec. La fiction en son commencement s’apparente encore au monde platonicien, où « l’idée de bleu » est parfaitement sensible dans la « chair mouvante » des flots, baudelairien aussi avec son décor urbain d’objets prosaïques qui soulèvent l’émerveillement lyrique (« le bouton », le « bus »), bachelardien même tant le personnage principal habite avec la même intimité le dedans et le dehors, celui-là fournissant à celui-ci l’image des « nuages-méduses » ; ce monde méditerranéen d’une beauté digne de Fra Angelico et de Noces à Tipasa est justement le décor d’une chute dans « la région des dissemblances ». La querelle des masques n’est pas qu’une farce tragique, avec les personnages truculents de Johanna ou de Frédo ; sous le texte, comme dans la parole oraculaire, perce un texte palimpseste, le théologique sous l’anecdotique. Ainsi le commissaire demandant pieusement : « Croyez-vous à l’existence du virus ? » appelle la tirade scientifique en forme d’article de l’Encyclopédie, l’indignation prenant le visage de la parodie. Lorsque Nahama débite son chapelet de paroles gelées, elle proclame : « le virus est parmi nous ! » Voici le nouvel Emmanuel, doté de l’invisibilité et de l’ubiquité, dont les sectateurs invisibles surgissent des profondeurs : « C’était le grouillement du peuple souterrain, cherchant à se creuser un tunnel meurtrier ». Le récit reproduit l’affrontement entre ceux qui accusent (Nahama et ses « followeuses ») et ceux qui soutiennent héroïquement la victime pour révéler la vérité du mécanisme victimaire, c’est-à-dire le mensonge. Ici, la technique vient au secours de l’archaïque pour libérer la violence primitive. Dionysos-Satan contre Apollon-Christ. Pour reprendre Girard : le mythe contre la victime, la Bible à ses côtés. Et Ricoeur : « tous contre un, un pour tous ». Les personnages de cet agon  portent des noms qui ne correspondent pas à leur action : Axelle Fabre rappelle le grand entomologiste du XIXème, mais in fine « les mots écrits sur l’ordinateur » ressemblent à « des petits insectes scintillants » (où l’on entend sautillants) prêts à l’agresser, comme des plaies d’Egypte ; alors que la « petite scientifique » connaît un destin christique, Jean-Baptiste est la nouvelle Véronique : il capte sur sa toile le visage défiguré sur la Toile ; comme le dit le nom « Véronique », il est le vrai, l’unique. Sébastien est moins le martyr qu’un involontaire et négligent bourreau. Le « mundus muliebris » de l’élégie et de la satire romaines a déserté la « minuscule salle de bains » d’Axelle pour se transporter dans celle de Nahama, séductrice, trompeuse, tentatrice et dissimulatrice, nouveau Satan digne des prêtres carriéristes démasqués par Balzac dans Le Curé de Tours. Nous sommes bien dans « la région des dissemblances » que découvre Axelle quand lui apparaît « ce visage sans visage qui la regardait avec une si parfaite compassion ». Le royaume de la confusion est celui de la contagion : à l’index de Nahama, avec son ongle-griffe, répond l’index de la « vigilante institutrice » dont la langue n’est plus qu’« une bouillie incompréhensible de syllabes écrasées », à l’image de la litanie vociférante de l’ « incandescente blogueuse ». L’épithète « numérique » s’accole spontanément aux emblèmes de la barbarie : piloris numérique, tourbe numérique, glu numérique, raids numériques, en libérant de « la ruche numérique », un essaim d’araignées crachant leur « vomi virtuel » ; comme dans la fable de Swift, dans cette Byzance–Laputa qu’est le « Rocher » Golgotha, chaque événement fonctionne comme une révélation de la puissance de l’invisible pour un personnage dont la raison de vivre, c’est justement l’observation scrupuleuse de ce que l’œil ne perçoit pas ; son harcèlement, sa persécution, la profanation de son domicile et de son laboratoire accompagnent le dévoilement d’une mémoire chrétienne à la fois enfouie et salvatrice : au visible habité d’invisibles démons s’oppose l’invisible rendu visible dans l’Incarnation, la peinture, le regard de l’artiste qui, nouvel Elstir, communique son expérience cognitive, éthique et esthétique, formulée dans le grand style de la célébration lyrique cher à Péguy : à l’art de voir au microscope, Jean- Baptiste substitue l’art de lire par et dans le regard informé par la mémoire : « Vois »… L’hôtel éponyme, comme la « cathédrale Sainte-Réparate », est un monument, au sens latin d’avertissement et de rappel ; sa ruine, son abandon, comme la langue trouée et tronquée des jeunes filles (les girls ici, les miss ou sister là) figurent ce « deuil de l’humanité » dont il faudrait « qu’un jour un écrivain parle », selon un narrateur masqué qui délègue sa parole à deux personae de la tragédie devenue roman, pour faire résonner une autre voix invisible et savante. Ici, le personnage principal du roman, ce n’est pas seulement l’« homme qui parle et sa parole », comme dit Bakhtine, c’est surtout ces agissants invisibles qui, sur une scène immatérielle usent de la technique, des images et du langage pour que, au bout « d’un long chemin de fange », « la fin de l’histoire parachève son commencement » ; ce n’est pas la moindre performance que d’avoir justement mobilisé tout un immémorial pour donner à voir dans l’actuel l’original et l’originaire, pour emprunter des termes à Georges Didi-Huberman dans Ce que nous voyons, ce qui nous regarde. Je regrette de n’avoir pu faire un sort à nombre de détails parlants, de « la porte labyrinthique » au « caveau d’acier » où pénètre le regard des trois sorcières-gorgones, de la sublime réplique de Jean- Baptiste : « A plus tard, Mesdames, je retourne à mon ombre », aux  sublimes moments lyriques et épiques où l’alexandrin surgit naturellement, sans la moindre coloration parodique. 

Merci Thomas, bonne chance à Hôtel Beauregard.

https://www.bvoltaire.fr/livre-hotel-beauregard-de-thomas-clavel/

http://archaion.hautetfort.com/archive/2021/03/29/hotel-beauregard-6306383.html?fbclid=IwAR2B-l35xhRJFbEMruSo00btRelC0J31dx3JfkBBw0TSphFPDgxfG-ozMco

Cardinal Elmwood, Then and now, 2020