Alcools frelatés

Orphée et Eurydice aux enfers

Dans les rues de Paris, le grand cortège des fiertés ondulait comme un serpent multicolore. Des bannières arc-en-ciel flottaient dans l’air chargé d’électricité, de cris. C’étaient des hurlements de fête que la chaleur et l’alcool avaient rendus hostiles. En empruntant la rue Saint-Martin, Orphée croisa la horde tapageuse, rasa les immeubles, évita le heurt des corps. Soudain, au milieu de cette cohorte hurlante et enfiévrée, un minois d’une fraîcheur exquise attira son regard. C’était une frêle demoiselle dont la douceur infinie offrait un saisissant contraste avec la meute brutale, et qui défilait d’un air impassible et souverain. Tout à coup, une grimace altéra son visage : déjà elle se penchait sur son talon meurtri où perlait une goutte de sang. Au sol, une Heineken brisée faisait miroiter ses crocs : ils venaient de déchirer la sandale de la promeneuse.

Des bacchantes aux cheveux roses et bleus se pressèrent autour d’Eurydice qui saignait abondamment et lui firent un bandage sommaire. Sa grande sœur l’accompagna jusqu’à la station Rambuteau : l’hôpital Saint-Louis n’était qu’à trois arrêts de là. Elles descendirent les escaliers souterrains, s’engouffrèrent dans la bouche du métro parisien. Orphée les suivit, monta à l’intérieur de la rame. C’est alors qu’Eurydice le remarqua, qu’elle posa un long moment ses yeux sur lui. Station Goncourt, elles prirent le chemin des urgences, déclinèrent leur identité, s’assirent dans une salle bondée.

– Laisse-moi seule, dit Eurydice, tu en as déjà fait beaucoup… On se verra demain…

– Tu plaisantes, little sister ! La Pride arrive à Répu ! Je rejoins les filles et puis on vient te chercher ! Après ton pansement, on fait la teuf toute la nuit !

En sortant, l’aînée remarqua Orphée qui franchissait le sas de l’hôpital. Il avait aperçu Eurydice qui venait d’entrer dans une salle obscure et la suivit à l’intérieur. Sur le seuil, une infirmière à l’allure sévère lui demanda ce qu’il voulait. Il expliqua qu’il connaissait la jeune patiente blessée au pied. L’intransigeante gardienne fronça d’abord les sourcils puis le laissa passer. Il y avait dans la voix du visiteur un charme magique qui semblait pouvoir ouvrir tous les cœurs et toutes les portes. Elle expliqua qu’elle devait s’occuper d’un autre patient mais qu’elle allait bientôt revenir. Orphée s’approcha d’Eurydice, se pencha vers son oreille :

– Je vous ai vue, dit-il, je vous ai suivie.

– Je sais.

– Sortons, je vous soignerai chez moi, votre blessure n’est pas profonde. Ce lieu est infernal…Vous y attendrez une éternité…

– Êtes-vous médecin ?

– Je sais l’art d’apaiser les souffrances.

Elle ferma les yeux un instant, se laissant griser par une voix familière qui semblait l’enchanter depuis toujours. Elle se leva.

– Marchez devant ! lui dit-elle, ma sœur ne devrait pas tarder, elle ne me laisserait pas partir toute seule… avec un homme !

Il la précéda, sentait contre sa nuque le souffle de sa promise qui le talonnait en boitillant. Parvenu au seuil de la porte, il se retourna vers elle et lui jeta un regard dans lequel se révélait au jour une tendresse infinie. Alors, la tonitruante protectrice surgit de nulle part et reconnut l’intrus. C’était l’homme du métro, celui qui les avait suivies, celui que sa sœur avait un peu trop longtemps regardé. Elle beugla :

– Tu veux quoi, toi, casse-toi !

Puis, sortant sur le parvis de l’hôpital où attendaient les autres :

– Les filles, faut donner une leçon à ce connard, il est venu agresser ma sister aux urgences !

Comme un seul homme, une demi-douzaine de Ménades se jetèrent sur lui, irisées par les couleurs de l’arc-en-ciel, hystérisées par la fièvre. Ce furent des griffures et des morsures, des coups de pied et des coups de poing. Rendues furieuses par les vapeurs de la bière et du vin, elles le laissèrent à moitié mort sur le pavé, en entonnant des refrains bachiques.

– Allons faire la fête ! firent-elles à Eurydice en l’empoignant violemment.